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Supermarket

 

Je viens de vivre un de mes pires moments de ma vie.

Car il arrive de temps en temps que je doive me soumettre à une obligation à laquelle la Nature me contraint. Je ne parle pas d'aller aux toilettes, là j'aurais dit « à laquelle la Nature me pousse ».

Hé oui on a beau essayer de lutter contre, mais au bout d'un moment, c'est impossible à éviter : il FAUT aller faire les courses...

Alors, comme un chien à qui on met la laisse, comme une grand-mère à qui on met la couche avant de la mettre au lit, comme Joey Starr en train de lire « La Critique de la Raison Pure », comme le condamné à mort monte à l’échafaud, moi je monte dans ma voiture avec mes sacs en plastique de marques diverses, et je vais au supermarché.

Le Supermarché : l'univers concentrationnaire moderne !
À part les miradors, il y a tout le reste : les gardiens, les kapos, les employés du gaz et du four crématoire, transformés et déguisés en caissières revêches, en remplisseuses de rayons incompétentes, en animateurs de promotions s’accrochant à vous au passage tout en beuglant leur texte au micro, en gardien de la sécurité qui vous dévisage d'un air soupçonneux pour vous faire croire qu'il sert à quelque chose. Sans oublier les vidéos diffusées toutes les trois têtes de gondoles, vantant un produit à grand renfort de slogans et passant en boucle alors que vous êtes à côté en hésitant à choisir un produit qui n'a rien à voir...

À peine arrivé, déjà l'angoisse me prend : le caddie maudit est là, j'introduis le bidule en plastique - un leurre qui remplace la traditionnelle pièce de 0.50 euro – et je l'extrais de la file où il est engoncé comme une mannequin albanaise sur les genoux d’un apparatchik, bref, je suis déjà fatigué d'avance.

Et mon calvaire démarre, en moyenne pour 3/4 d'heure, une heure. Il n'y a rien à faire je n'arrive pas à améliorer mon temps, j'ai beau essayer, c'est nul... (j'ai une feuille Excel sur laquelle je note à chaque fois). Hier, ce fut gratiné. Le must ! Tout était réuni contre moi. Ils avaient dû faire un meeting, un consensus général pour l'équipe du jour : on va avoir la peau de Mister PB. Ils ont bien failli !

La musique pour commencer. Cauchemar. Les nazis aussi en faisaient jouer dans les camps à Auschwitz et ailleurs. J'espère qu'ils n'y interprétaient pas les florilèges du Top 50 de l'époque ; moi, j'aurais sauté directement dans le four ! Dans les allées que je parcourais, elle était plus forte qu'à l'ordinaire (je vous dis, ils savaient que j'étais là !) j'eus droit à un « best of » de toutes les merdes des années 80. Voulzy, Peter et Sloane, Début de Soirée, une concentration d’horreur.

Je faillis tomber à genoux devant le stand des sushis, les mains sur les oreilles, en criant « Assez ! Assez ! J'achète tout ce que vous voulez, même les yaourts date limite ou le stock de pizzas Buitoni mais ASSEEEEEEEEZ ! ».

L'éclairage au néon aurait rendu la scène pathétique, avec ce surcroît d’ambiance laiteuse qui laisse à penser que l'Enfer doit être en noir et blanc, et être un immense supermarché de milliers d'hectares dans lequel je vais errer à l'infini après ma mort… On aurait fait cercle autour de moi, on m’aurait moqué ou lardé de coups de tridents fourchus – car les diables ont toujours des tridents fourchus.

Mais là, j'étais encore vivant, et je ne tombais pas à genoux, je continuais à pousser ma petite carriole entre les étages de boites, pendant que Mylène Farmer couinait « Désenchantée ». Ah ouais, il y avait de quoi l’être ! Ouuuui comme d'habitude vous allez dire : « Mais il n'est jamais content, il y a de la musique, et alors ? Justement, la musique adoucit les mœurs... ». Moi elle m'excite quand elle m’insupporte, elle me rend fou, je pourrais tuer pour ça !

Et on en diffuse partout pour calmer les foules, dans les supermarchés, dans les stades avant et après les matches, pendant les meetings politiques. On voit le résultat, au stade comme aux urnes ! Si au moins ils émettaient de la musique classique !!!

D’ailleurs », me souvins-je en rajoutant dans le caddie un article que j’oubliais avoir déjà en triple exemplaire à la maison, « ...même aux animaux ils le font ! ». Aux vaches entre autres. Une étude des chercheurs de l’université de Leicester a prouvé il y a plusieurs années, que l’ocytocine (hormone de la « tendresse » qui aide à la lactation) est inhibée lorsque la vache est stressée. Une musique douce calmerait et aiderait l’animal à sécréter plus d’ocytocine, et donc, par définition, plus de lait. Après avoir appris ça, toute la nuit suivante, j'avais diffusé en sourdine dans la chambre Beethoven et Mozart à l'intention de ma compagne ; ça ne lui a pas fait grossir les pis pour autant.

J’atteignais le centre, endroit névralgique (névralgique de rien du tout, c’était juste pour employer un mot, j’en ai encore plein dont je me sers jamais...). Il n’empêche qu’il côtoyait l’endroit le plus intéressant : les alcools et les vins. Et pour cause, une animation s’y trouvait avec des quidams déguisés en sommeliers, c’est à dire un tablier arborant le logo du supermarché. SUPER !

Contournant une pile de bouteilles de vin rosé, je tentais d’éviter le piège qui se profilait en me faisant tout petit courbé sur le caddie, genre absorbé, mais je fus vite repéré comme arnaqué potentiel, et une sommelière fondit sur moi avec la vitesse d’un drone hors de contrôle :

- Monsieur monsieur, je suis sûr que vous adorez le rosé de qualité !

- Ah mais moi je ne bois que du bio.

- Mais c’est du bio, c’est un cottage avec une production raisonnée...

J’avisais avec méfiance la bouteille qu’elle me tendait  : aucune trace de label ni devant ni derrière.

- Mais ce n’est pas du Bio !

- Ils n’ont pas l’appellation mais comme ils font de l’agriculture raisonnée, leur qualité est...

- Mais ce n’est pas du Biooooooooooooooooo !!!

C’est à ce moment-là qu’ils ont passé « Comme un Ouragan » ! C’était plus possible. Je me jetais sur la sommelière pour la piétiner et passer sur le corps plusieurs fois avec le caddie.

Ben non, c’est pas vrai… En fait, je m’enfuis dans une autre travée pendant qu’elle s’accrochait à ma ceinture en me suppliant d’avoir avec elle au moins une relation sexuelle si je ne prenais pas la bouteille. Les deux étant décidément trop moches - la bouteille et elle - je finis par la piétiner et passer sur le corps plusieurs fois avec le… ah mais je vous lai déjà raconté !

Au bord du suicide et le caddie à moitié plein, à la recherche d'un peu de compassion dans l'univers agressif où j'étais plongé, je m'approchais du stand de la poissonnerie, où une superbe blonde était postée en attendant ses crevettes. Un gros toutou était sagement assis à ses pieds. Le genre dont on aime irrésistiblement fourrager dans la crinière et dire des mots qu'il ne comprendra pas, mais qui nous font du bien à nous (je parle toujours du chien...). Me revint - encore à l’esprit, ben oui...- que les chiens aiment qu'on leur caresse surtout le thorax et le long du museau. Encore une info glanée à la TV, et c’est encore l’hormone de la tendresse, l’ocytocine, qui est responsable de ce bien-être.

Spontanément, je commençais à caresser le gros chien qui avait l'air sympathique, comme je l’avais appris, sans aucunement en attendre de contrepartie de sa maîtresse, pour qui me prenez-vous ??

Celle-ci me toisa du regard, et me prévint :

- Méfiez-vous, il n'aime pas qu'on lui touche la queue.

Ce n’était pas mon intention. Et voulant être aimable, je répondis :

- Ah, tout l'inverse de moi, alors !

Il faut vraiment que j'arrête les reportages animaliers...

 

 

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